La mauvaise observance médicamenteuse est régulièrement présentée comme un problème de comportement, voire de motivation du patient. Les données disponibles montrent une réalité plus composite : le médicament lui-même, sa forme, son conditionnement et sa lisibilité constituent des freins mesurables, au même titre que l’oubli ou la perception du risque.
Cet article s’appuie sur le sondage exclusif OpinionWay pour Medissimo et Notre Temps, réalisé en juin 2023 auprès de 630 personnes de 60 ans et plus prenant au moins cinq médicaments par jour.
Ce que recouvre la mauvaise observance
L’observance désigne la conformité entre la prise réelle du traitement et la prescription. Parler de mauvaise observance sans préciser de quel écart il s’agit conduit à des réponses inadaptées, car les comportements regroupés sous ce terme n’ont ni les mêmes causes ni les mêmes remèdes.
L’étude les distingue et les mesure séparément chez les seniors polymédiqués.
L’oubli concerne 65 pour cent des répondants, qui déclarent avoir déjà omis une prise. C’est l’écart le plus fréquent, et celui sur lequel la prévention des oublis de médicaments apporte les leviers les plus directs.
Le retard concerne 28 pour cent, qui déclarent avoir déjà pris leurs médicaments en décalé.
La modification ou l’arrêt de doses concerne 13 pour cent sur les dernières semaines.
La non-prise motivée concerne 18 pour cent, en raison d’un effet particulier ressenti, et 10 pour cent qui estiment qu’un médicament leur fait plus de mal que de bien.
La rupture d’approvisionnement concerne 10 pour cent, qui se sont retrouvés en panne de médicaments depuis leur dernière consultation.
Un oubli relève de l’organisation. Un arrêt délibéré relève d’une décision du patient, souvent liée à un effet indésirable, et appelle une réévaluation du traitement. Une panne relève de l’approvisionnement. Ces trois situations n’appellent pas la même réponse.
L’écart entre observance déclarée et observance réelle
Interrogés directement, les seniors polymédiqués estiment très majoritairement bien gérer leurs traitements : 82 pour cent affirment très bien respecter la prescription médicale, et 93 pour cent déclarent n’avoir pas ou peu de difficultés à prendre leurs médicaments.
Évaluée à partir de six questions comportementales, la réalité diffère. Seuls 32 pour cent présentent une bonne observance. L’observance moyenne concerne 56 pour cent des répondants, la mauvaise observance 12 pour cent, soit environ 200 000 à 220 000 personnes rapportées à la population de référence.
Cet écart est le point de départ de toute action. Un patient qui ne se perçoit pas en difficulté ne signalera pas spontanément ses écarts, et ne demandera pas d’aide.
Le médicament lui-même comme frein
C’est la dimension la plus souvent négligée. Elle est pourtant celle sur laquelle le professionnel de santé peut agir le plus directement.
Le mode de présentation du médicament constitue un frein à l’observance pour 30 pour cent des seniors polymédiqués, qui rencontrent au moins l’une des difficultés suivantes.
| Difficulté | Ensemble | Bonne observance | Mauvaise observance |
|---|---|---|---|
| Manipuler ou ouvrir les emballages | 15 % | 5 % | 31 % |
| Avaler les comprimés ou gélules | 15 % | 6 % | 26 % |
| Goût prononcé ou désagréable | 14 % | 5 % | 38 % |
| Distinguer les médicaments entre eux | 11 % | 4 % | 27 % |
| Au moins une de ces raisons | 30 % | 12 % | 56 % |
L’écart entre les profils est considérable. Plus d’un patient sur deux en mauvaise observance déclare au moins une difficulté liée à la forme ou au conditionnement, contre un sur huit chez les bons observants.
Le goût est le facteur le plus discriminant : 38 pour cent chez les patients en mauvaise observance, contre 5 pour cent chez les bons observants.
Ces difficultés ne se voient pas au comptoir, et le patient les mentionne rarement de lui-même. Elles se repèrent en posant la question.
Les difficultés physiques et cognitives
Un second ensemble de freins tient à l’état du patient. Il concerne 18 pour cent des seniors polymédiqués, mais 50 pour cent de ceux en mauvaise observance.
| Trouble | Ensemble | Mauvaise observance |
|---|---|---|
| Engourdissements des doigts ou des mains | 7 % | 18 % |
| Sécheresse buccale rendant difficile la déglutition | 7 % | 20 % |
| Déformations des mains ou des doigts | 6 % | 14 % |
| Problèmes de mémoire | 5 % | 18 % |
| Problèmes de vision pour distinguer les médicaments | 3 % | 11 % |
| Tremblements gênant la prise | 2 % | 7 % |
Ces chiffres portent sur des seniors autonomes vivant à domicile et en autonomie numérique, ce qui explique les niveaux relativement bas sur l’ensemble. Rapportés au sous-groupe en mauvaise observance, ils changent d’échelle.
La sécheresse buccale et les engourdissements, rarement évoqués dans les discussions sur l’observance, y figurent au premier rang.
La nature du traitement
La charge du traitement pèse indépendamment de la forme des médicaments.
Les seniors polymédiqués interrogés prennent en moyenne 6,7 médicaments différents et 8,4 comprimés ou gélules par jour, répartis en 2,6 prises. Ils estiment eux-mêmes qu’au-delà de sept médicaments quotidiens, le traitement devient trop lourd.
Près de quatre sur dix, soit 39 pour cent, ont des prescriptions émanant de plusieurs médecins. Parmi eux, 20 pour cent en ont trois et 8 pour cent au moins quatre. Aucun prescripteur ne dispose alors nécessairement de la vue complète du traitement.
62 pour cent prennent en outre des médicaments de confort en plus de leur ordonnance, une proportion qui monte à 68 pour cent chez ceux prenant au moins sept médicaments par jour. Ces prises échappent au décompte du patient comme à celui du professionnel.
La nature de la pathologie joue également. Un traitement de fond pour une affection chronique s’installe dans une routine, ce qui favorise sa régularité. Un traitement symptomatique est plus souvent interrompu dès la disparition du symptôme, sans que le patient perçoive cet arrêt comme un écart.
Ce que le patient en pense
La perception du risque est le facteur le moins visible, et probablement le plus déterminant.
24 pour cent des seniors polymédiqués estiment qu’il n’est pas grave d’oublier de prendre ses médicaments de temps en temps. Chez les patients en mauvaise observance, cette proportion atteint 38 pour cent.
Plus frappant encore, 79 pour cent considèrent que respecter au moins une prise sur deux constitue un traitement correctement suivi. Cette proportion monte à 98 pour cent chez les patients en mauvaise observance.
28 pour cent estiment par ailleurs qu’il existe des médicaments dont on peut réduire la dose sans danger, et 26 pour cent qu’il en existe qu’on peut arrêter sans danger.
Ces convictions ne relèvent pas de la négligence. Elles reposent sur une expérience réelle : un oubli isolé ne produit généralement aucun effet ressenti. C’est la répétition qui compte, et elle n’est pas perceptible à l’échelle d’une journée.
Le profil des patients concernés
L’étude décrit les 12 pour cent en mauvaise observance, et le portrait contredit plusieurs idées reçues.
Ce sont plus souvent des femmes, à 53 pour cent. Ils sont en moyenne plus jeunes que l’ensemble des seniors polymédiqués interrogés, à 68,2 ans. Ils appartiennent plus souvent aux catégories socioprofessionnelles les moins favorisées. Ils vivent seuls à 50 pour cent, ou sont divorcés à 28 pour cent.
Ils ont le sentiment quasi unanime, à 88 pour cent, d’avoir trop de médicaments à prendre, tout en prenant plus souvent que la moyenne des médicaments de confort, à 76 pour cent contre 62 pour cent.
L’isolement et le sentiment de saturation ressortent donc davantage que l’âge avancé. À l’inverse, la bonne observance est plus fréquente chez les seniors plus âgés, vivant en couple et bénéficiant d’une aide.
Un constat à prendre au sérieux : le pilulier seul ne suffit pas
L’étude apporte sur ce point une donnée qui mérite d’être regardée en face.
54 pour cent des seniors polymédiqués utilisent un pilulier. Cette proportion est de 54 pour cent chez les patients en bonne observance, de 55 pour cent chez ceux en observance moyenne, et de 54 pour cent chez ceux en mauvaise observance.
Autrement dit, l’usage d’un pilulier ne distingue pas les trois profils. À lui seul, le contenant n’améliore pas l’observance.
Ce que le chiffre suggère, c’est que la différence ne se joue pas sur la présence d’un pilulier, mais sur la manière dont il est rempli, mis à jour et suivi. Un pilulier rempli par le patient lui-même reproduit ses propres erreurs de compréhension, ne se met pas à jour lors d’un changement d’ordonnance, et ne génère aucune information exploitable par un professionnel.
À peine 7 pour cent des seniors polymédiqués disposent par ailleurs d’un système de rappel. Cette proportion ne monte qu’à 11 pour cent chez ceux prenant au moins neuf comprimés par jour, c’est-à-dire chez les patients les plus exposés.
Les leviers d’action
Adapter la forme du médicament. C’est le levier le plus direct au vu des données sur la galénique. Une difficulté à avaler, un goût mal supporté ou un conditionnement difficile à ouvrir peuvent parfois se résoudre par une alternative thérapeutique ou une adaptation du conditionnement. Encore faut-il que la difficulté soit connue.
Simplifier le schéma posologique. Regrouper les prises, limiter le nombre de moments dans la journée, réévaluer les traitements dont le bénéfice n’est plus établi. Ce levier relève du prescripteur, mais le pharmacien est bien placé pour en signaler la nécessité.
Sécuriser la préparation. La préparation du pilulier en officine apporte ce que le pilulier seul n’apporte pas : la conformité à l’ordonnance en cours, le retrait des traitements arrêtés, un étiquetage adapté, et un point de contact régulier. Ces écarts sont particulièrement fréquents dans la gestion des traitements à domicile, où la chaîne d’administration se fragmente entre plusieurs intervenants.
Mettre en place un dispositif de rappel. Le chiffre de 7 pour cent d’équipement laisse une marge considérable, en particulier chez les patients dont le traitement est le plus lourd.
Aborder la question de la perception. Un patient convaincu qu’une prise sur deux suffit ne changera pas de comportement parce qu’on lui aura donné un meilleur outil. C’est un travail d’explication, pas d’équipement.
Le rôle du pharmacien
L’étude met en évidence une disponibilité que la pratique exploite encore peu.
54 pour cent des seniors polymédiqués se disent prêts à partager des informations sur leur observance avec leur pharmacien. Cette proportion monte à 62 pour cent chez les patients en mauvaise observance, c’est-à-dire précisément chez ceux pour qui l’enjeu est le plus fort.
22 pour cent souhaitent explicitement une plus grande implication de leur pharmacien dans le suivi de leur traitement, et 48 pour cent n’y sont pas opposés. 18 pour cent se déclarent intéressés par la préparation de leur pilulier en officine, dont 78 pour cent sont prêts à payer ce service. Chez les patients en mauvaise observance, l’intérêt pour la préparation en officine atteint 35 pour cent.
Ces attentes sont plus marquées dans les agglomérations les moins peuplées.
Le pharmacien n’est pourtant perçu comme un soutien actif à la bonne prise des médicaments que par 8 pour cent des répondants. L’écart entre ce rôle et cette perception constitue en soi un levier, que le bilan partagé de médication permet d’exploiter dans un cadre conventionné.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la mauvaise observance médicamenteuse ?
Elle désigne un écart entre la prise réelle du traitement et la prescription. Cet écart recouvre des comportements distincts : oubli, retard, arrêt délibéré, modification de dose, rupture d’approvisionnement. Chacun appelle une réponse différente.
La mauvaise observance dépend-elle du type de médicament ?
En partie. Le mode de présentation du médicament constitue un frein pour 30 pour cent des seniors polymédiqués, et pour 56 pour cent de ceux en mauvaise observance. Les difficultés à avaler, à ouvrir un conditionnement, ou un goût mal supporté sont des causes mesurables, distinctes de l’oubli.
La mauvaise observance augmente-t-elle avec l’âge ?
Pas mécaniquement. Dans l’étude, la bonne observance est plus fréquente chez les seniors les plus âgés, vivant en couple et bénéficiant d’une aide. Les patients en mauvaise observance sont en moyenne plus jeunes, à 68,2 ans, et vivent seuls dans la moitié des cas. L’isolement pèse davantage que l’âge.
Un pilulier améliore-t-il l’observance ?
Pas à lui seul. L’étude relève que 54 pour cent des seniors polymédiqués utilisent un pilulier, avec une proportion identique dans les trois profils d’observance. Ce qui fait la différence tient à la manière dont le pilulier est préparé, mis à jour et suivi.
Comment repérer un patient en difficulté ?
Les déclarations spontanées sont peu fiables : 82 pour cent des seniors affirment très bien respecter leur prescription, alors que 32 pour cent seulement présentent une bonne observance. Les indices exploitables sont indirects : renouvellement décalé, stock résiduel important, difficulté mentionnée en passant sur un conditionnement ou un goût.
Source des données chiffrées : sondage exclusif OpinionWay pour Medissimo et Notre Temps, réalisé du 2 au 12 juin 2023 auprès de 630 personnes de 60 ans et plus, prenant au moins cinq médicaments par jour depuis au moins six mois et en autonomie numérique. Intervalles de confiance de 1,7 à 4 points selon le pourcentage mesuré.








